samedi 4 novembre 2006

Doctorat virtualis mundi causa

Aujourd'hui même Jean-Yves Empereur, archéologue français de réputation internationale grâce à ses fouilles à Alexandrie, reçoit un doctorat honoris causa octroyé par l'Université de Neuchâtel, en Suisse. Il a accepté cet honneur alors qu'il y a quelques années, il a refusé une forme de consécration qui lui aurait sans doute assuré une renommée plus grande et aurait peut-être mieux fait connaître le travail de l'archéologie en dehors des milieux académiques et culturels.
Tous les fans de Tomb Raider savent que l'héroîne du jeu, Lara Croft, est une archéologue. Issue d'une riche famille anglaise, elle possède un manoir et consacre son temps à l'exploration de ruines. Dans l'épisode IV du jeu, intitulé "La révélation finale", elle rencontre un archéologue français travaillant à Alexandrie, Jean-Yves DuCarmine. Ce dernier est égyptologue, mais il présente quelques similitudes physiques avec Jean-Yves Empereur, lui-même spécialiste d'archéologie grecque.


Copie d'écran du jeu. Pour comparer avec le vrai visage de Jean-Yves Empereur, on peut aller une page d'un journal égyptien ou un article lui est consacré: clic)

Considérant que ce personnage présentait trop de ressemblances avec sa propre personne, Jean-Yves Empereur a déposé plainte contre l'éditeur. Ce dernier s'est défendu de s'être directement inspiré de l'archéologue réel, mais a accepté de s'excuser publiquement pour la similitude et de ne plus faire apparaître ce personnage dans les versions ultérieures. De son côté, J.-Y. Empereur a renoncé à ce que cet épisode du jeu soit retiré de la vente.

Pour en savoir plus:

http://www.captain-alban.com/dossier_ne ... 00108.html
http://www.gamekult.com/articles/A0000011191/

Ne s'agissait-il, dans cette affaire, que d'une question de droits d'utilisation d'un personnage public (en principe, chacun est propriétaire de sa propre image) ou bien l'archéologue français a-t-il refusé de paraître dans un monde, le monde virtuel des jeux vidéo, où l'archéologie est quasiment synonyme d'aventure? Seul l'intéressé pourrait répondre. Cependant si c'est la deuxième hypothèse qui est la bonne, ne vaudrait-il pas mieux jouer de cette image de l'archéologie aventureuse diffusée dans le grand public et notamment auprès des jeunes, afin de mieux faire connaître l'archéologie réelle et surtout de diffuser les connaissances qu'elle a établies et qui semblent se perdre peu à peu (voir notre note consacrée à la diffusion des connaissances scientifiques, prenant pour point de départ la question des origines de l'homme).



Bien entendu, les diplômes de Lara Croft valent ceux d'Indiana Jones ou de Daniel Jackson, l'archéologue de Stargate, spécialiste des civilisations extra-terrestres et champion du déchiffrement. Ils n'ont rien à voir avec ceux de Jean-Yves Empereur qui a passé par des écoles prestigieuses et qui connaît son métier. Mais il faut savoir que de nombreux enfants apprennent à connaître les civilisations du passé à travers des jeux vidéo, comme Rome Total War, Civilization ou bien Age of Mythology, ou même à travers des films et des séries TV. Il y a un profond fossé entre l'archéologie réelle, une science rigoureuse et minutieuse, et l'archéologie aventureuse bien ancrée dans l'imagination populaire. Les créateurs de Tomb Raider avaient en quelque sorte, maladroitement sans doute, tendu une perche aux archéologues réels. Le monde académique ne semble pas encore prêt à la saisir. Pourtant il faudra bien que ces deux mondes se retrouvent un jour! Quant au doctorat "virtualis mundi causa", il semble qu'il ne sera pas créé de si tôt.

Proposition d'exposition (temporaire ou virtuelle)

Il y a quelque temps, nous avons proposé à un musée d'archélogie un projet d'exposition temporaire visant à explorer le thème de l'archéologie fantasmée et de ses racines. Peut-être se fera-t-elle un jour.



Synopsis

L’archéologue est une figure qui s’est imposée dans la littérature (H.P. Lovecraft, Claude Delarue), le cinéma et la télévision (Indiana Jones, la série Stargate), l’univers du jeu (série Lego Adventures, jeu électronique Tomb Raider). Quand on les observe dans le contexte de la fiction, les principales caractéristiques de ces archéologues sont la découverte de civilisations disparues ou d’objets légendaires et, plus surprenante, la capacité à déchiffrer des textes anciens.
Quels sont les modèles réels qui ont donné naissance à ces personnages ? Les noms de Champollion, Schliemann, Carter sont encore très connus. Ils exploraient des terrains hors d’Europe continentale, ont mis au jour des sites exceptionnels ou bien ont donné accès à des civilisations fascinantes.
L’archéologie, au-delà de son apport scientifique à la connaissance du passé humain, véhicule des fantasmes qui tournent autour de l’aventure et des énigmes. Cela lui donne une image positive, mais cela ouvre également la voie à toutes sortes de dérives. Cette exposition se propose d’explorer le champ de ces fantasmes.


Note rédigée avec le concours de Robert Michel, archéologue et grand spécialiste des jeux vidéo (http://www.ceramostratigraphie.ch).

1 commentaire:

serge a dit…

Bonjour, ces remarques sont très intéressanets et nourrissent mon propos. Archéologue moi-même et directeur du festival du film archéologique, j'organise ce colloque qui devrait vous intéresser:

ARCHÉOLOGIE ET MÉDIAS : QUELLES REPRÉSENTATIONS, QUELS ENJEUX ?

Ce colloque sera l’occasion de faire le point sur les représentations de l’archéologue et de l’archéologie dans les médias. L’analyse de la presse écrite et audiovisuelle (radio, cinéma, documentaire) et de la littérature (roman, bande dessinée, etc.) seront autant d’axes pour comprendre la perception de l’archéologue dans notre société, dans les supports médiatiques en eux-mêmes ou auprès des publics qui reçoivent ces discours. Deux perspectives sont principalement envisagées : les fictions et les médias vulgarisateurs, même si des ponts peuvent évidemment être établis entre les deux.

L’archéologue dans les films : fictions et représentations
Avec la sortie récente du quatrième opus des aventures d’Indiana Jones, plusieurs forums de discussion montrent que nombre d’archéologues ne se reconnaissent pas dans l’image qui est donnée de leur travail. Aventurier sans loi, voleur, avide d’objets de valeur, faisant peu de cas des populations indigènes, il est vrai que ce héros hollywoodien est bien loin du métier d’archéologue.
a/ Pour autant, ces représentations ne jouent-elles pas un rôle (conscient ou inconscient) dans notre imaginaire ? N’est-il pas possible d’utiliser cette icône pour débloquer des fonds pour les fouilles et la recherche archéologiques ? Retrouve-t-on ces représentations caricaturales dans toutes les fictions ou séries ou peut-on noter une évolution au fil du temps de ces mêmes représentations de l’archéologie ?
b/ Comment, de l’autre côté, les publics comprennent-ils ces films et discours en tous genres ? Parviennent-ils à faire la part des choses entre « fiction » et « réalité » ? Cette spectacularisation contribue-t-elle notamment à la reconnaissance de cette science auprès du grand public ?

L’archéologue et la vulgarisation
Les dispositifs de vulgarisation spécifiquement destinés à diffuser des connaissances ou à mettre en valeur des sites (comme la presse écrite, les documentaires, etc.) sont également empreints de représentations spectaculaires. Les archéologues considèrent souvent que cette mise en scène ou la fictionnalisation des discours scientifiques nuisent à leur compréhension. C’est le cas, par exemple, des récents docu-fictions évoquant la naissance de l’homme ou l’éruption du Vésuve à Pompéi avec des images de synthèse.
a/ Mais au fond, quelles représentations observons-nous dans les documentaires ou articles de presse ? Les retrouvons-nous uniquement dans les documents « grand public » ou observons-nous une généralisation de ces représentations ? À quoi servent-elles ? Est-il possible de garantir un discours scientifique répondant également aux exigences du grand public ?
b/ Comment, enfin, les publics comprennent-ils les discours de vulgarisation ? Quels sont les moyens de communication qui ont leur préférence : reconstitutions, jeux, textes, images, virtuel ?